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Atmananda (Krishna Menon) – Maître de maison Karana Guru par Peter Holleran – 3e millénaire – Spiritualité – Connaissance de soi – Non-dualité

Traduction:

Sri Atmananda (1883-1959) était un sage des temps modernes qui enseignait une approche védantique de la réalisation de soi, et était très respecté par Paul Brunton et d’autres. Brunton lui-même envoyait à Atmananda des personnes désireuses d’établir une relation traditionnelle de gourou-disciple, une fonction que lui-même, en tant qu’écrivain, ne remplissait pas. Atmananda était un sage parmi les sages qui avait atteint la maîtrise de tous les yogas avant d’assumer son rôle principal d’enseignement du jnana. John Levy et Walter Keers ont contribué à attirer l’attention de l’Occident sur son œuvre, Levy ayant personnellement aidé Atmananda à traduire en anglais ses ouvrages Atma Darshan et Atma Nivriti. Atmananda a exhorté Levy à promouvoir ses enseignements sous une forme plus accessible, et à cette fin, Levy a écrit The Nature of Man According to Vedanta (La Nature de l’homme selon le Vedanta. Traduit de l’anglais et revu avec l’auteur par René Allar) et Immediate Knowledge and Happiness (Sadhyomukti), tout en enseignant des étudiants depuis sa maison à Londres.

Ne croyant pas à l’ascétisme qui renie le monde, Atmananda avait une femme et une famille ainsi qu’une carrière exigeante dans les forces de l’ordre. Il allait jusqu’à encourager d’autres personnes à embrasser la même carrière, affirmant que la réalisation spirituelle obtenue dans de telles conditions était durable, définitive et beaucoup plus forte que celle acquise dans un ashram ou un monastère. Atmananda était fermement convaincu que la seule chose à laquelle il fallait renoncer pour se libérer était l’ego, et que cela n’était possible qu’à la lumière de la connaissance, ou de l’intuition spirituelle, et non par un effort personnel motivé visant un but extérieur à soi.

Alors qu’il n’avait que dix ans, Krishna Menon (plus tard Atmananda) reçut la visite d’un sannyasin de renom qui l’initia à une forme de mantra yoga. Il a pratiqué assidûment pendant plusieurs années, mais au début de son adolescence, il a été convaincu par le modèle rationaliste de l’éducation occidentale et s’est « converti » à l’athéisme. Il poursuit ses études à l’université puis à l’école de droit, après quoi il devient inspecteur de la police de Trivandrum. Cependant, la quête spirituelle a rapidement attiré à nouveau son attention et il a commencé à passer des nuits blanches à pleurer, à se torturer sur son besoin de Dieu. Ses recherches l’ont convaincu que seul un gourou réalisé pouvait lui apporter l’aide dont il avait besoin, et il se tourmentait constamment pour savoir quand un tel être allait apparaître. Peu de temps après le début de son tumulte, il tomba sur le sannyasin qu’il avait rencontré dans son enfance, qui lui assura qu’il rencontrerait bientôt un Mahatma qui le guiderait sur le chemin. En 1919, Krishna Menon rencontre son maître, un sannyasin au port majestueux qui se fait appeler Yogananda (à ne pas confondre avec l’auteur de l’Autobiographie d’un yogi, Paramahansa Yogananda), qui répond à toutes ses questions et plus encore. Prosterné devant les pieds de son gourou, il implora l’instruction spirituelle et la grâce. Yogananda lui répondit,

« C’est pour cela et pour cela seulement que je suis venu de Calcutta (plus de mille kilomètres). Je n’ai pas d’autre intérêt pour Trivancore. Je connaissais vos désirs même à cette distance. » []

Le maître et le disciple ne sont restés ensemble qu’une seule nuit, au cours de laquelle le sage a enseigné à son protégé la voie de la dévotion à Krishna, diverses autres techniques yogiques, ainsi que la voie du jnana (connaissance) en utilisant la stricte interrogation ou vichara « Qui suis-je ? ». Krishna Menon était réticent à s’engager dans la dévotion et le yoga, mais Yogananda lui a expliqué,

« Je comprends votre réticence à vous lancer dans les cours préliminaires de dévotion et de yoga et j’admets que vous avez tout à fait raison, pour la simple réalisation de la Vérité ultime, le dernier cours, à savoir la voie du jnana, est seul nécessaire. Mais je veux que vous soyez quelque chose de plus, que vous ne comprendrez que plus tard. C’est pourquoi je vous prie de les entreprendre en premier. Il ne vous faudra pas longtemps pour les terminer tous les deux. » []

Après quelques années, Krishna Menon commença à avoir de longues périodes de nirvikalpa samadhi, mais, néanmoins, comme Brunton après son séjour avec Ramana Maharshi, il resta insatisfait. Il s’engagea donc sur la voie du jnana et, en 1923, réalisa ce qui semble avoir été la pénétration de la racine de l’attention et de l’ego-Je dans le jnana samadhi, ou la conscience témoin. Peu de temps après, il reçut intérieurement le nom d’« Atmananda » de son gourou et fut désigné par ce nom à partir de ce moment-là. Comme Nisargadatta et tant d’autres, après sa réalisation, il voulut emprunter la voie du renonçant errant, mais là encore, son gourou lui apparut dans une vision et lui conseilla de rester un maître de maison, servant sa femme, sa famille et la société, tout en se préparant aux dévots qui allaient venir dans le futur. Atmananda a pris sa retraite des forces de police en 1939, après avoir atteint le niveau de superviseur de district (l’équivalent du procureur de district aux États-Unis).

Ses écrits ultérieurs suggèrent que sa réalisation initiale a mûri pour atteindre sahaj, ou la réalisation de l’Âme, de la Conscience elle-même (ou de l’Overself « Le Soi Suprême’comme l’a désigné Brunton). Atmananda, par exemple, a dit à une personne qui était adepte de la transe mystique la plus élevée de nirvikalpa que c’était bien, mais que ce n’était pas l’état le plus élevé, et qu’il lui fallait maintenant « comprendre le monde par l’intelligence de l’esprit ». Ceci est similaire au sage chinois Huang Po, qui a dit :

« Le Mental originel doit être reconnu en même temps que le fonctionnement des sens et des pensées ; seulement, il ne leur appartient pas, et n’en est pas indépendant. » []

Alors que le Témoin a été désigné comme la « conscience de la conscience », la réalisation dans le sahaj est simplement celle de la « conscience elle-même ». Dans cette réalisation, les « yeux du cœur » s’ouvrent et tout est reconnu comme n’étant pas séparé de la réalité de l’Esprit ou de la Conscience. Au stade intermédiaire, celui du Soi Témoin, il y a une liberté relative au milieu des phénomènes, mais la plus grande reconnaissance ou insight n’est pas encore apparue. Il reste encore un dernier coup à jouer. Bien que nécessaire, la réalisation que le connaisseur est séparé du connu, le témoin différent de l’observé, doit être dépassée et les deux sont réalisés comme un et inséparables. Paul Brunton explique qu’au stade ultime.

« Il n’y a pas de sujet et d’objet, alors que dans le témoin, il y a toujours sujet et objet, mais le sujet ne s’identifie plus à l’objet comme le fait l’homme ordinaire. » []

Sri Nisargadatta a dit :

« Il faut savoir que le réel existe et qu’il est de la nature de la conscience-témoin. Il est, bien sûr, au-delà du témoin, mais pour le pénétrer il faut d’abord réaliser l’état de pur témoin. La prise de conscience des conditions vous conduit au non conditionné… Le témoin est la réflexion du réel dans toute sa pureté. Il est fonction des qualités du mental. Là où prédominent la clarté et le détachement, la conscience-témoin vient à être. » []

« Le roi Janaka dit [à son gourou, Yog-Vashista] “Oui, je ne suis ni roi ni mendiant, je suis le témoin sans passion”. Le gourou dit : “Cette illusion que vous êtes un gnani, que vous êtes différent des autres hommes et leurs êtes supérieur, est votre dernière illusion. Là encore, vous vous identifiez au mental un bon mental, dans ce cas, en tous points exemplaire. Tant que vous percevrez la moindre différence, vous serez étranger à la réalité. Vous êtes sur le plan mental. Quand ‘je suis moi-même’ s’en va, ‘je suis tout’ vient. Quand même ‘je suis’ disparaît, seule reste la réalité, et en elle tous les ‘je suis’ sont préservés et glorifiés. La diversité sans séparation est tout ce à quoi peut atteindre le mental. Au-delà, toute activité cesse parce que dans la réalité tous les buts sont atteints et toutes les intentions remplies”. » []

Sri Nisargadatta admet qu’« en réalité, il n’y a pas de témoin parce qu’il n’y a rien dont être le témoin. » []

Ainsi on réalise la vérité non duelle, la dernière partie de la formule de Sankara : « Le monde est une illusion, Brahman est réel, le monde est Brahman. »

L’effet psychologique initial commun de la pénétration jusqu’à la racine du cœur ou la position de témoin dans le jnana samadhi ou son équivalent, est néanmoins que l’on tend à s’éloigner du corps et du monde par son séjour dans la conscience de Témoin. Il ne réalise pas encore nécessairement l’origine et la nature de tous les objets apparents comme étant la Conscience elle-même, ce qui demande de la compréhension et du temps pour mûrir en un état durable de sahaj. Cela a peut-être été le cas de Ramana Maharshi dans les premières années qui ont suivi son premier éveil. Il n’a adapté que progressivement son éveil à la vie active dans le corps. L’éminent Krishnachandra Bhattacharya [Note : un ancien de la verge d’or de la sagesse se souvient d’avoir sué pendant ses études de philosophie presque impénétrables], à mon avis, tente de décrire, à la manière de Samkhya, le stade du témoin comme suit :

« La libération de ahamkara ne signifie pas en soi la connaissance ou la réalisation du soi (ou isvara). Il s’agit en premier lieu d’une fusion ou d’un oubli du soi dans un tattva supérieur à ahamkara, d’une libre identification du soi avec la buddhi infinie – soit sous forme de sentiment, soit sous forme de volonté. L’identification libre signifie l’identification dans l’attitude subjective explicite, par opposition à l’identification inconsciente ou erronée qui implique l’attitude objective et la conception du corps. » []

L’érudit védantique réalisé, philosophe de la cour du Maharaja de Mysore V. S. Iyer, qui a eu une influence importante sur Paul Brunton [PB l’appelait « mon enseignant »] ainsi que sur Nikhilinanda et Siddeswarananda de la Mission Ramakrishna, qui ont tous apporté les enseignements du vedanta en Occident, a écrit dans ses Commentaires, Vol. 2 [] :

« La simple absence d’ego ne produit pas gyan. Voyez le sommeil profond, par exemple. Car un homme peut être sans ego, et pourtant être trompé par le monde qui semble être réel. C’est pourquoi la recherche, basée sur la science, est également nécessaire. » (2064)

« Brahman est permanent et n’est pas un état. De plus c’est l’activité de buddhi qui amène la compréhension de Brahman et buddhi est inactive dans le sommeil [et le Nirvikalpa]. Enfin, le dormeur ne voit rien alors que le gnani voit le monde, voit Brahman même en état de veille ». (2638)

En accord avec la nécessité de buddhi et de l’état de veille pour la réalisation, Ramana Maharshi citait parfois l’Écriture : « Le Soi brille toujours dans la gaine intellectuelle. » (Source inconnue)

Dans le Vol. 1, Iyer continue :

« La psychologie européenne n’a pas dépassé la personnalité, n’a pas atteint le Témoin. C’est parce que, à moins que l’esprit ne soit suffisamment aiguisé, la notion de Sakshin ne peut être perçue. On doit percevoir que le Je lui-même va-et-vient, comme dans le sommeil par exemple. Qu’est-ce qui perçoit cela ? C’est le Témoin. Le Je est un objet, le Témoin est le sujet. Cette position est la prochaine étape de la psychologie occidentale. Elle doit être atteinte, maîtrisée et ensuite abandonnée pour l’étape supérieure suivante, la compréhension de l’Atman. Le moi-témoin n’est pas une individualité, il est universel, mais c’est encore une étape temporaire, et non la vérité ultime. Il est destiné aux débutants et c’est ici que l’analyse du Maharshi “Qui suis-je ?” est la plus utile, car elle montre aux débutants que le Je va-et-vient et qu’ils doivent regarder au-delà, au principe de Conscience qui vous parle de ces apparitions et disparitions du Je. Mais au-delà de ce point, du soi Témoin, le Sakshin, l’enseignement du Maharishi ne va pas plus loin. La doctrine de l’Atman est plus élevée que la sienne. La notion de témoin n’apparaît que lorsque vous considérez les objets de ce point de vue qui suppose l’existence réelle (et non idéale) de tous les objets, l’antithèse d’un sujet, un Témoin doit apparaître. Mais il existe un point de vue plus élevé dans lequel les objets sont entièrement écartés de la considération par l’utilisation d’avastatraya [une analyse des trois états] et ainsi l’Atman non duel est atteint… Mais ce n’est pas la fin. Mais ce n’est pas la fin. Nous devons connaître tout le monde, et nous devons connaître le vrai Je.

La notion d’Atman comme le Témoin ou le connaisseur des trois états n’est pas la position ultime. Mais nous sommes obligés de l’adopter comme une étape préliminaire, parce que nous ne pouvons pas sauter tout de suite à la vue ultime. De ce point de vue, il n’y a pas d’états séparés, car l’ego qui les connaît est lui-même transitoire et illusoire, lui-même connu et vu comme d’autres drysams [objets ou choses vues]. À moins de connaître la véritable position de l’ego, le Vedanta ne peut être saisi. » (P. 282-283)

Ainsi, la conscience transcendantale de Témoin réalisée dans le jnana samadhi (et effleurée, mais pas nécessairement comprise aussi précisément dans le nirvikalpa samadhi ascendant) n’est pas encore la réalisation du Soi Suprême ou de l’Âme, qui n’est pas le « témoin » de quoi que ce soit, mais le cœur ou la condition même dont tout est une modification apparente et dans laquelle tout surgit, change et disparaît. L’Âme en sahaj est réalisée lorsqu’on découvre que la conscience transcendantale est la source non seulement de l’ego-Je, mais aussi du corps, du mental et du monde des relations, et que la tendance exclusive de l’attention à s’inverser sur elle-même est transcendée. Le Témoin est lâché et seul l’Être, l’état naturel, demeure. On passe de la Vacuité à la Plénitude. Ainsi, il y a souvent ce processus en deux étapes. On se rend compte, comme Anthony Damiani l’a dit un jour, que le Témoin, qui semble d’abord être une réalisation extraordinaire, n’est pas si pur, et qu’il y a un autre éveil (il a néanmoins avoué se connaître lui-même comme le soi témoin, et l’a décrit, avec émotion, comme « paix, paix, paix »). PB déclare :

« L’aperçu momentané du véritable soi n’est pas l’expérience ultime. Il y en a une autre, encore plus merveilleuse, qui nous attend. Dans celle-ci, il sera lié par des cerceaux invisibles de large compassion désintéressée envers toutes les créatures vivantes. Le détachement sera sublimé, porté à un niveau supérieur, où l’Unité universelle sera véritablement ressentie. » []

« Comment un état mental peut-il être la réalisation finale ? Il est temporaire. L’expérience mystique est un tel état. C’est quelque chose dans lequel on entre et qu’on quitte. Au-delà et plus haut se trouve la réalisation de la vérité immuable ». []

Selon Iyer, cela se produit par l’utilisation exhaustive de buddhi dans l’état de veille :

« Celui qui parle de l’unicité des choses doit d’abord prouver la nature illusoire du monde extérieur. Alors seulement l’unité peut être prouvée ». (Vol. 2, 1827)

« La vérité ne s’obtient pas uniquement par la pensée, vous pouvez continuer à penser au monde jusqu’à la fin des temps, mais vous n’obtiendrez qu’une pensée succédant à une autre pensée. D’autre part, la vérité ne s’obtient pas non plus en ne pensant pas. Ainsi, la question de la vérité ne se pose jamais dans le sommeil [ou Nirvikalpa], un état de non-pensée. Les deux doivent être combinés afin de découvrir la vérité ». (1828)

Atmananda demandait aux étudiants de s’interroger sur les trois états de veille, de rêve et de sommeil profond, ainsi que sur l’ego-Je, afin de parvenir à l’Atman sous-jacent, la conscience ou turiya, qui est toujours présente. Iyer nous dit :

« L’ego est la dernière chose qui fera écran à l’Atman. C’est la plus difficile de toutes à soumettre. On ne peut se débarrasser du Je qu’en sachant qu’il n’existe pas, qu’il n’est qu’une idée, qu’il meurt chaque nuit ». (2056)

« L’ego est appelé serpent en Inde, car il vit caché dans un trou sombre, y entrant et en sortant de temps en temps ». (2058)

Une fois que cette vision est accomplie, l’entrée et la sortie du samadhi sont considérées comme inutiles. Atmananda a déclaré :

« L’expérience du samadhi est que “j’étais heureux”. Mais lorsque vous comprenez, grâce à un Karana-guru, que le bonheur est votre vraie nature, vous en venez à réaliser que vous êtes vous-même le but du samadhi. Avec cette compréhension, tout désir de samadhi disparaît, bien que le samadhi puisse encore se présenter à vous parfois, simplement comme une question de cours ou de samskara. Mais vous ne serez plus jamais attiré par la jouissance du bonheur en samadhi. » [] .

L’enseignant non duel contemporain Adyashanti a déclaré plus simplement :

« Vous désirez seulement diverses choses parce que vous ne savez pas qui vous êtes. Mais dès que vous revenez à vous-même, à cet éveil vide, alors vous réalisez qu’il n’y a plus rien que vous désirez parce que vous êtes ce que vous désirez ». []

Sur la nature de la conscience du « Témoin », il déclare :

« “Le monde est Brahman”, fait s’effondrer la position du témoin externe. La position du témoin s’effondre dans la totalité, et soudainement nous ne sommes plus des témoins extérieurs. Au lieu de cela, témoigner a lieu partout simultanément – de l’intérieur, de l’extérieur, autour, en haut, en bas. Tout et partout est observé simultanément de l’intérieur et de l’extérieur, car ce qui est observé est ce qui observe. Celui qui voit et ce qui est vu sont les mêmes. Si l’on ne réalise pas cela, on peut rester bloqué à la position du témoin. Nous pouvons rester bloqués dans un vide transcendant, dans la vacuité ». []

Sur un plan pratique, Adyashanti souligne qu’avec l’effondrement de la position du témoin,

« On peut commencer à voir les éléments de l’ego qui utilisent la position de témoin comme un moyen de se cacher, de ne pas être touché par la vie, de ne pas ressentir certains sentiments, de ne pas rencontrer nos vies directement et intimement d’une manière crue et humaine ». []

Ce qu’il indique ici, c’est que la réalisation doit devenir incarnée et humaine, et ne pas rester uniquement transcendantale.

Le védantiste Iyer, parlant de l’« éclair » de la compréhension, de la transition du témoin au Soi, l’exprime philosophiquement de la façon suivante :

« L’étudiant saisit soudain l’idée que le monde entier n’est qu’une pensée, et que lui-même est aussi une pensée, et que tout ce monde-pensée qui est à l’intérieur de lui-même est Atma, Brahma. Avec cela, il reconnaît que la pensée elle-même est Brahman avec toutes ses idées, elle inclut Brahman aussi, y compris l’idée de lui-même. » (2584)

Concernant l’utilisation de la faculté intellectuelle (buddhi) pour accomplir cela, Sri Nisargadatta dit :

« Cette attente d’un événement unique, dramatique, d’une explosion étonnante, ne fait qu’empêcher et retarder votre réalisation. Vous n’avez pas d’explosion à attendre, elle s’est déjà produite au moment où vous êtes né, quand vous vous êtes réalisé comme existant connaissant, sentant. Vous ne faites qu’une erreur. Vous prenez l’intérieur pour l’extérieur, et vice-versa. Vous croyez que ce qui est en vous, vous est extérieur, et que ce qui est extérieur se trouve en vous. Le mental et les sensations sont externes, mais vous les croyez intimement vôtres. Vous croyez le monde objectif alors qu’il n’est qu’une projection de votre psyché. Voilà la confusion fondamentale, et ce n’est pas une nouvelle explosion qui vous en guérira. Vous devez vous penser en dehors. Il n’y a pas d’autre voie ». []

PB résume cette ligne de pensée :

« Une expérience mystique est simplement quelque chose qui va et vient, alors que l’intuition philosophique, une fois établie dans un homme, ne peut absolument pas le quitter. Il comprend la Vérité et ne peut pas perdre cette compréhension, pas plus qu’un adulte ne peut perdre son statut d’adulte et devenir un enfant » [].

Bien qu’il fût un jnani ou un sage serein, Atmananda était capable d’exprimer librement ses émotions. Lorsque sa femme est morte, il s’est absenté de son lieu de travail, a assisté à ses funérailles, pleurant ouvertement et abondamment, à tel point que les gens pensaient qu’il ne s’arrêterait jamais, puis il est retourné au travail en se consacrant pleinement aux tâches à accomplir. C’était un homme aux sentiments profonds, mais il affirmait que ces sentiments étaient toujours sous contrôle depuis sa position en tant que Conscience. En disant cela, cependant, il n’a pas laissé entendre que le sage évitait stratégiquement les émotions de la vie ou se distanciait complètement de la dimension humaine. Il a déclaré :

« Les sentiments ne viennent jamais à lui sans y être invités. S’il pense qu’il est temps d’agir avec discrétion, les sentiments se tiennent respectueusement à distance. Mais dès qu’il les invite, ils se précipitent comme des torrents. Et dès qu’il les freine par une simple pensée, ils disparaissent. C’est ce que vous avez vu en moi à cette époque. Il est faux d’attribuer au Sage le calme ou l’indulgence. Il est l’arrière-plan conscient des deux. » []

Atmananda était un grand réalisé, qui critiquait ouvertement à la fois les tactiques répressives du yogi et la faible émotivité du bhakta. En agissant ainsi, et en devenant si strict dans son approche de jnana, Brunton a senti qu’il était peut-être allé un peu trop loin en rejetant certaines des pratiques antérieures ou sadhana qu’il a suivies et qui, pour de nombreux aspirants, servent de préparation pour rendre les réalisations ultérieures plus accessibles. Certains se sont également demandé si les commentaires d’Atmananda sur le contrôle de ses émotions n’indiquaient pas qu’il n’avait pas encore atteint la plénitude du sahaj, mais qu’il présentait une tendance persistante à s’accrocher à la position de témoin.

Quoi qu’il en soit, et surtout, Atmananda critiquait les enseignements qui proposaient une libération de l’ego ou d’une entité objective ou du moi. Pour lui, la libération ne consistait pas simplement à aller au-delà de l’esclavage ou de la soumission au cycle de la naissance et de la mort, mais à aller au-delà de l’illusion de la naissance et de la mort. Il a rejoint Ramana Maharshi et Nisargadatta en affirmant que la réalisation consiste à prendre profondément conscience que l’on n’a jamais été en servitude, qu’en fait, il n’y a pas « quelqu’un » qui soit en servitude ou libéré, et que la réponse à la question « quand vais-je réaliser ? » est « quand le quand meurt ».

Selon Atmananda, bien qu’il y ait une souffrance apparente dans la vie, elle ne peut jamais être éliminée sans la transcendance de celui qui souffre. Il enseignait que, grâce à l’enquête discriminante, le mystère divin, la Réalité, Brahman, deviennent une évidence, alors que la connaissance du monde n’est rien d’autre que « donner un nom à l’inconnu et le rejeter immédiatement de votre esprit. » [] Ainsi, la connaissance de tous les mondes n’est qu’une connaissance au sens conventionnel du terme puisqu’elle est secondaire par rapport à la grande Réalité inconnue et inconnaissable (pour le mental), mais qui est le Connaisseur Réel lui-même, Atman, révélé par la faculté de Buddhi à l’état de veille, dans lequel le monde est réduit à des idées qui sont intrinsèquement réabsorbées dans le Soi, après quoi la non-différence d’Atman et de Brahman peut être connue.

Comme le raconte le cinéaste Peter Vos, Atmananda a expliqué à John Levy la différence entre être un saint et être un sage : « Un saint est toujours occupé à essayer d’aller au-delà de son corps avec des techniques, pour s’en défaire, et un sage, c’est quelqu’un qui le sait, qui est cela. »

Atmananda était un maître du jeu d’échecs et jouait souvent à ce jeu avec certains de ses disciples. Il a déclaré à plusieurs reprises qu’« il utilisait même le jeu d’échecs pour accélérer le progrès spirituel de ceux qui jouaient avec lui » []. On se souvient de la célèbre histoire d’une partie entre Rumi et son maître, Shams Tabrez qui était aussi un maître du jeu. Rumi fut mis en échec, et s’exclama : « Oh non, j’ai perdu ! », mais son Murshid répondit : « Non, tu as gagné », et le libéra d’une tape sur le front avec sa sandale.

La lecture des œuvres d’Atmananda et d’autres sages similaires, en particulier sans le bénéfice de leur compagnie personnelle, a toujours présenté le risque de se laisser prendre par l’attrait de l’argumentation verbale et d’ignorer prématurément les diverses pratiques préparatoires physiques, émotionnelles, mentales, morales et dévotionnelles qui, pour beaucoup, rendent possibles ou fructueuses les pratiques plus avancées de l’insight et de l’enquête. Un haut degré d’énergie libre et d’attention est nécessaire pour poursuivre le jnana yoga jusqu’à sa conclusion. Ainsi, l’advaita a toujours traditionnellement exigé une préparation. Il ne s’agit pas d’une simple « école de la parole », mais demande une véritable maturité. En compagnie du sage, cependant, comme l’exprime magnifiquement Atmananda, on est stimulé par une présence rayonnante qui brûle ses mots au plus profond du cœur :

« Vous écoutez d’abord la Vérité directement des lèvres du gourou. Votre esprit, devenu parfaitement sattvique par la présence lumineuse du gourou, est devenu si sensible et si aiguisé que l’ensemble lui est imprimé comme s’il s’agissait d’un film sensible. Vous visualisez votre vraie nature à ce moment-là. Mais au moment où vous sortez, le contrôle de la présence du gourou étant supprimé, d’autres samskaras se précipitent et vous êtes incapable de récapituler ce qui a été dit ou entendu. Mais plus tard, chaque fois que vous pensez à ce glorieux incident, l’image entière vous revient à l’esprit — y compris la forme, les mots et les arguments du gourou — et vous êtes à nouveau projeté dans le même état de visualisation que vous aviez expérimenté le premier jour. Ainsi, vous entendez constamment la même Vérité de l’intérieur. C’est ainsi qu’un tattvopadesha spirituel vous aide tout au long de la vie, jusqu’à ce que vous soyez établi dans votre propre nature réelle. » []

Sri Nisargadatta est d’accord :

« Les mots d’un homme qui s’est réalisé ne manquent jamais leur cible. Ils attendent que de bonnes conditions naissent, ce qui peut prendre quelque temps et c’est normal, car il y a une saison pour semer et une saison pour récolter. Mais la parole d’un gourou est une graine qui ne peut pas mourir. Il faut bien sûr que le gourou soit un authentique gourou, un gourou qui est au-delà du corps et du mental, au-delà de la conscience même, au-delà de l’espace et du temps, au-delà de la dualité et de l’unité, au-delà de la compréhension et de la description. Les gens de bien qui ont beaucoup lu et ont beaucoup à dire peuvent nous enseigner bien des choses utiles, mais ce ne sont pas de vrais gourous dont les paroles se révèlent toujours justes ». []

Anthony Damiani explique également que, contrairement à l’enseignant ordinaire ou au gourou, le sage :

« … travaille de façon très différente. Il va dans l’immobilité, dans le vide mental. Puis, lorsqu’il en sort, il garde votre image dans son esprit et vous imagine ou vous conçoit comme étant ce que vous êtes réellement, puis il écarte l’image. Et pendant les dix vies suivantes (!), vous pouvez lutter pour devenir ce que vous êtes vraiment. Et la puissance et la concentration mêmes de sa pensée sont si intenses qu’elles feront advenir ce qu’il imagine que vous êtes. » []

Même sans cette rare opportunité, l’étude attentive des paroles d’un vrai sage est un temps bien utilisé, car elle plantera des graines dans l’âme qui germeront en temps voulu. Mais la compagnie d’un karana gourou est une rare bénédiction, et Sri Atmananda a toujours maintenu que même un grand aspirant ne pouvait atteindre la libération qu’avec l’aide d’un enseignant vivant ou Karanaguru. Il a écrit un jour : « L’amour inconditionnel envers son propre Gourou est la seule échelle vers le but de la Vérité. »

Sri Atmananda a insisté sur le fait qu’un sadhaka n’avait qu’un seul maître ultime ou final.

L’enseignant contemporain Francis Lucille, un disciple de Jean Klein qui a lui-même connu Atmananda, est un peu réticent sur ce dernier point, ce qui est compréhensible, étant donné qu’il suit la vague d’un groupe peu structuré de nouveaux réalisés pour lesquels le rôle d’ami spirituel est de plus en plus privilégié par rapport à celui de gourou. Néanmoins, il déclare :

« Un gourou (maître spirituel) vivant est, dans la plupart des cas, nécessaire pour faciliter à la fois l’illumination et la réalisation de soi. Bien que le karana gourou (le gourou dont le rôle est d’aider le disciple à franchir les dernières étapes de la réalisation) apparaisse au disciple comme un être humain apparemment séparé, il est sciemment établi comme une conscience universelle. Il voit le disciple comme son propre Soi. La conscience du disciple, étant reconnue pour ce qu’elle est vraiment, résonne avec la présence silencieuse du gourou. L’esprit du disciple devient progressivement et mystérieusement calme, avec ou sans l’utilisation de mots, jusqu’à ce que l’étudiant ait un aperçu de la joie sans cause de son état naturel. Une relation d’amour, de liberté et de bienveillance s’établit, qui conduit à la stabilisation spontanée du disciple dans le bonheur et la paix ».

Un véritable karana gourou ne se considère jamais comme supérieur ou inférieur à qui que ce soit, et ne se prend pas non plus ni lui ni une autre personne pour un sage ou un ignorant, pour un maître spirituel ou un disciple. Cette attitude impersonnelle crée un parfum inimitable d’amitié et de liberté qui est une condition préalable à la réussite des dernières étapes du processus de réalisation de soi. » (Francis Lucille)

Si, dans ses écrits, il était véritablement un non-dualiste radical, dans la pratique, Atmananda était un traditionaliste en ce qui concerne la relation gourou-disciple, accordant le respect dû aux différents niveaux de réalité :

« Il considérait comme un écueil de crier trop tôt que “tout est Conscience” dans un environnement mondain ou relationnel, et il continuait à pointer la “différence” tant que c’était le véritable état de fait pour l’étudiant. Ainsi, il considérait que l’advaita, la non-dualité, n’était pas applicable à la relation entre l’enseignant et l’étudiant. “Ne pensez à votre Gourou que dans la sphère dualiste”, disait-il, “appliquez-y tout votre cœur et perdez-vous dans le Gourou. Alors l’Ultime danse comme un enfant devant vous”. Et en outre : “L’Advaita n’est qu’un pointeur vers le Gourou. Vous n’atteignez pas Advaita complètement avant d’atteindre l’état sans ego. Ne pensez jamais que vous êtes un avec le Gouru. Cela ne vous mènera jamais à l’Ultime. Au contraire, cette pensée ne fera que vous noyer. L’Advaita ne pointe que vers l’Ultime” ».

Atmananda considérait qu’une attitude dévotionnelle était d’une grande aide. Mais dans une instruction, il a précisé qu’une telle attitude n’est appropriée qu’envers son propre Gourou. « Cette Personne particulière par laquelle on a eu le fier privilège d’être illuminé, c’est la SEULE FORME que l’on peut adorer et à laquelle on peut faire un Puja, au contenu de son cœur, en tant que personne de son gourou. Il est vrai que tout est le Sat-Guru, mais seulement lorsque le nom et la forme disparaissent et pas autrement. C’est pourquoi le véritable aspirant doit se garder de se laisser berner par toute avance dévotionnelle similaire à toute autre forme, qu’elle soit de Dieu ou d’homme ». Dans une autre déclaration, il révèle combien il était strict et dualiste en ce qui concerne la relation entre l’étudiant et le gourou : « Un disciple ne devrait jamais faire allégeance à deux gourous en même temps » ; à quoi il ajoutait qu’« accepter plus d’un gourou à la fois est encore plus dangereux que de ne pas en avoir du tout. » (Cité par Philip Renard)

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